NOURRI PAR UNE ANNÉE ACCABLANTE DE SOMBRE MONOTONIE

En janvier 1798, Eugène l’adolescent de 16 ans, son père et ses oncles arrivent à Naples.

Mon séjour à Naples, reprend la relation, fut pour moi une année accablante de la plus triste monotonie. Je n’avais plus mes bons amis Zinelli, je n’avais plus une occupation obligée, de relations conformes à mes goûts et à mon inclination. Je puis dire que j’y perdis mon temps…
Quelle triste existence, pour un jeune homme de seize ans, de n’avoir rien à faire, de ne savoir à quoi s’occuper, de ne connaître personne, de ne pouvoir rien voir, si ce n’est l’église, où j’allais servir la messe à mon oncle! Cela s’explique par la triste position que tant d’années d’émigration nous avaient faite. Il fallait ménager l’argent que les diamants de ma mère nous avaient fourni pour vivre. De là point de maître. J’étais trop jeune pour être abandonné seul dans une ville comme Naples, et mon père et mes oncles étaient si peu curieux, qu’ils ont quitté Naples, après un an de séjour, sans avoir rien vu ni rien visité de ses environs.

Journal de l’Exil en Italie, EO XVI

Cette lettre de mendicité de la part de l’ancien Président de Mazenod (qui, quelques années auparavant, avaient eu 12 serviteurs dans sa maison à Aix)  montre le changement de situation d’Eugène:

“Vos bontés passées m’enhardissent à vous exposer ma situation en toute franchise. J’ai abjuré mon pays pour toujours. Je ne possède rien… Ma famille comprend 4 personnes, à savoir mes deux frères… mon fils et moi-même. En ramassant tout ce que nous possédons et au moyen de la plus stricte et de la plus rigide frugalité, tout ce qui reste suffit à pourvoir à notre maigre alimentation à partir d’aujourd’hui jusqu’à la fin de juillet. En plus de cela, durant le mois d’août, nous ferons face à rien et serons sans aucune ressource, quelle qu’elle soit. La misère et la plus abjecte indigence sont nos seules perspectives.”    {Lettre du père d’Eugène au Comte  d’Antraigues, le 9 janvier 1798, Libraire Méjanes.)

Une autre brique dans l’édifice de la spiritualité d’Eugène :  première source qui contribua à rejoindre les pauvres et les émigrants dans sa vie future.

Ma spiritualité est-elle formée par mon expérience de vie ou par des théories tirées des livres?

FRENCH

“Les véritables plus grandes choses – grandes pensées, découvertes, inventions – ont été suscitées dans l’épreuve, souvent ruminées dans la peine et, à la fin, créées avec difficulté.”   Samuel Smiles

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Une réponse à NOURRI PAR UNE ANNÉE ACCABLANTE DE SOMBRE MONOTONIE

  1. Denyse Mostert dit :

    {Lettre du père d’Eugène au Comte d’Antraigues, le 9 janvier 1798)

    On croit rêver en lisant cette lettre. Il fallait que la situation de la famille soit bien désespérée pour que l’ancien Président de la Cour des Comptes d’Aix envoie une telle supplique au Comte d’Antraigues ! (Des recherches diverses m’apprennent qu’Emmanuel Henri Louis Alexandre de Launay, comte d’Antraigues, fait figure d’aventurier politique pendant la Révolution française et les guerres napoléoniennes… Sont-elles exactes ? J’y trouve en tout cas une concordance de dates.) Quoiqu’il en soit, on réalise combien Charles Antoine est démuni pour lancer un appel aussi pathétique !

    Et dans quel sombre climat sombre se trouve plongé son fils de 16 ans! Pour l’adolescent, la vie napolitaine est un vrai carcan. Il écrit : « Mon séjour à Naples fut pour moi une année accablante… » Et pour cause. Finis les bons amis Zinelli, les études auprès de don Bartolo, l’appel qui le poussait vers le sacerdoce. Eugène écrit : « Quelle triste existence pour un jeune homme de seize ans de n’avoir rien à faire, de ne savoir à quoi s’occuper ! »…

    Le Journal d’Exil prouve sans aucun doute qu’il n’ignorait rien des difficultés financières. « Il fallait ménager l’argent que les diamants de ma mère nous avaient fourni pour vivre… », écrit le jeune homme

    De là aussi son regret de n’avoir pu visiter la ville à son goût : « J’étais trop jeune pour être abandonné seul dans une ville comme Naples, et mon père et mes oncles étaient si peu curieux, qu’ils ont quitté Naples, après un an de séjour, sans avoir rien vu ni rien visité de ses environs. » Ici, l’adolescent refait surface Peut-être aussi l’orgueil de caste y a-t-il sa part ! Ne lui était-il pas en effet plus facile d’évoquer le manque de curiosité de ses père et oncles que le manque d’argent qui aurait permis une visite en bonne et due forme de Naples et de ses environs ?

    Facile à dire par après! Mais il se peut que cette parenthèse déplorable de l’année napolitaine ait gravé en lui des souvenirs qui se réveilleront bien plus tard en France alors qu’il découvrira les victimes de l’après-Révolution ! Le séjour à Naples aurait-il été le tremplin qui poussera Eugène à se consacrer aux pauvres de Provence ?

    Loin d’être statique et nommée une fois pour toute, la spiritualité est un état qui se construit peu à peu, tributaire des beaux comme des mauvais moments. Ceux-ci existent. Nous n’y pouvons rien. Seules vont compter les répercussions qu’ils auront sur notre vie. Elles prendront parfois différents aspects mais leur ligne de fond aura toujours sa source dans des moments-clés qui nous auront marqués une fois pour toutes

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