UNE DÉCISION DÉLICATE

Une lettre venant du P. Tempier lui a apporté une nouvelle dérangeante sur la santé du vieil évêque : « vous aurez déjà su que toutes ces agitations ont dû causer à notre prélat une dépression. Il y a un grand changement chez lui, à l’âge de 82 ans, on ne supporte pas un tel coup. »

Tout ce que je vous demande, c’est qu’on ne torture pas mon oncle, et s’il répugne à prendre des résolutions auxquelles je vois que l’on arrivera, laissez-le partir pour l’Italie. Ce n’est pas à son âge qu’on peut soutenir des luttes du genre de celles qui se préparent.

Lettre au P. Tempier, 19 août 1830, EO VII n 357

Prévenu contre le fils de Philippe-Égalité par ses traditions familiales, son ultra-royalisme, sa théologie de la légitimité qu’inspirait Bossuet, et son ardent amour de nos rois, éprouvant une horreur instinctive de la révolution essentiellement satanique, le P. de Mazenod ne pouvait, à Fribourg, qu’être confirmé dans sa naturelle aversion.”  (Leflon 2, p. 364.)

L’arrière-plan de la situation à Marseille :

“La situation à Marseille ne légitimait pas ses alarmes ; la ville en effet demeure tranquille ; on n’y relève pas de manifestations, a fortiori de violences anticléricales, analogues à celles qui accompagnent, dans d’autres localités, l’avènement du nou  veau régime. Le libéralisme se limite à la bourgeoisie, voire à la grande bourgeoisie d’affaires, qui n’a pas l’habitude descendre dans la rue. La masse du peuple demeure fidèle à la monarchie légitime et à l’Église, foncièrement hostile à la révolution. Entreprendre comme ailleurs des agressions contre l’évêché, les maisons religieuses, les croix de mission, ou de simples démonstrations bruyantes et tumultueuses, n’iraient pas sans provoquer la réaction immédiate des portefaix, calfats, pêcheurs, poissonnières, etc…; mieux valait ne pas tenter l’épreuve, avec les quelques hommes de main que l’on pourrait recruter. Il faudra presque un an avant qu’on ne se risque à pareille aventure, et le résultat obtenu n’engagera nullement à renouveler l’essai. Mgr Fortuné se trouve donc aux prises avec les seules autorités locales : général commandant la division et, bientôt, préfet, maire de Marseille, qui prétendent imposer au vieil évêque la reconnaissance du roi et appliquer les mesures législatives défavorables au clergé. Ces autorités, d’autre part, doivent tenir compte de l’esprit public, dans l’ensemble indisposé contre le gouvernement, et surtout du peuple habitant le port. Le prélat, au contraire, se sentira soutenu par l’ensemble de ses ouailles, y compris les plus lestes à jouer de la langue et des poings.” Leflon 2, p.362-363

J’abandonne tout à la Providence, mais j’en reviens à mon souci pour mon oncle. Je pense qu’il faudra qu’il prenne un parti qui dépendra de l’opinion qu’il embrassera. S’il adopte l’affirmative de son propre mouvement, il n’y a pas d’inconvénient qu’il reste; mais s’il est dans la négative, je crois qu’il ferait bien de quitter au plus tôt, car comment aura-t-il la force d’en supporter toutes les conséquences?

Lettre au P. Tempier, 21 août 1830, EO VII n 358

Après quelques semaines, le Pape, pour résoudre le problème, allait reconnaitre le Roi Louis Philippe en l’adressant selon le titre traditionnel de la monarchique Française, « Sa Très Majesté Chrétienne. »

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Une réponse à UNE DÉCISION DÉLICATE

  1. Denyse Mostert dit :

    Tout à fait normal qu’Eugène se fasse du souci pour son oncle Fortuné là-bas à Marseille. À 82 ans, il est en effet difficile de vivre sous la Monarchie de Juillet.

    Les craintes du fondateur sont-elles justifiée ? Jean Leflon met les points sur les i. À Marseille aucune manifestation, ni de violence anticléricale. Le peuple demeure fidèle à la monarchie légitime et à l’Église. Le biographe ajoute : « Le prélat, au contraire, se sentira soutenu par l’ensemble de ses ouailles, y compris les plus lestes à jouer de la langue et des poings.” Pas si pire que le craint Eugène !

    On peut tout de même comprendre les craintes du fondateur. L’Ancien Régime qui a vu le jour en 1782 et ses conséquences sont très présents à son esprit. Souvenir qui ne peut manquer de tarauder le convalescent de Fribourg.

    « J’abandonne tout à la Providence, mais j’en reviens à mon souci pour mon oncle », écrit-il à Henri Tempier. Raisonnement où foi et raison cohabitent. Un souci qui n’aura d’ailleurs plus lieu d’être lorsque le Pape reconnaîtra à Louis Philippe le titre de « Sa Très Majesté Chrétienne. »

    Oui, la confiance d’Eugène était justifiée. Elle montre une fois de plus combien Dieu a besoin des hommes pour régler des problèmes en apparence insolubles.

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